15 juin 2009

La robe

Je m’appelle Mireille. J’ai 59 ans. Bientôt 60, mais j’ai envie de m’octroyer le répit de quelques jours qu’il me reste avant d’assumer la dizaine supérieure.

Aujourd’hui, je suis l’invitée d’une émission littéraire télévisée pour parler de mon roman qui vient de sortir. C’est mon premier roman.
Après avoir enseigné le français pendant près de 30 ans, j’ai quitté l’éducation nationale pour me consacrer à ma passion, l’écriture. J’ai publié un manuel sur l’enseignement, plusieurs travaux de recherche en littérature ainsi que quelques nouvelles plus ou moins réussies.
Ce roman, c’est un rêve qui s’accomplit enfin, le travail de deux années entières qui voit maintenant le jour.
La réalisation de ce rêve, je la dois avant tout à Patrick, mon mari.

J’admire mon mari. C’est un homme qui sait garder en toutes circonstances un calme olympien, profondément altruiste, et animé par un sens du devoir au-delà de toute comparaison.
Il s’est battu pendant des années pour amener notre famille à un confort de vie non négligeable. En tant que commercial, il a parcouru les routes de l’Ouest, de rendez-vous en rendez-vous, pour vanter les mérites des copieux Xorex. Depuis à peine 10 ans, il est à la tête d’une petite agence, ce qui lui assure des horaires plus confortables.
Pendant son temps libre, il aime par-dessus tout s’installer pour lire dans le jardin. Mais il affirme qu’il ne peut s’y consacrer sereinement que si son jardin est parfaitement bien entretenu. Il va sans dire que sa femme qui consacre le plus clair de son temps à l’écriture ne l’aide guère dans cette tâche, et que sa lecture est bien souvent sacrifiée au jardinage. Quand j’ai exprimé le désir d’abandonner mon poste de professeur, il m’a soutenue et encouragée, affirmant que ses revenus suffiraient à notre subsistance en attendant que mes publications fassent recette. Quand je suis dans une phase d’inspiration, il prend soin de moi, me soulage des tâches ménagères sans rien me demander en retour.
Ce soir, il s’est libéré pour m’emmener à Paris pour l’émission.

En attendant, je suis prête de bonne heure, comme d’habitude, mais me sens désœuvrée maintenant le roman terminé. Pour une fois, je vais prendre soin de mon petit mari, et pars faire quelques emplettes au marché pour nous préparer un bon déjeuner.

Au marché, je me retrouve face à Charlène, une amie, ou plutôt une connaissance. Nous habitons le même quartier et avons pris l’habitude d’échanger quelques mots lorsque nos enfants étaient encore à l’école et que nous les attendions à la sortie de la classe. Charlène a mon âge, mais ne le paraît pas. Sa silhouette est autant en longueur que la mienne est en rondeur. Ses cheveux probablement tout aussi grisonnant que les miens sont rajeunis d’aspect par la teinture blonde. C’est une femme soignée, qui accorde beaucoup d’importance à son apparence.Charlène me demande d’une voix suraiguë comment je vais, si je ne suis pas trop stressée par l’émission de ce soir, et ce que je vais porter, parce que, bien sûr, je ne vais pas y aller comme cela, n’est-ce pas ?
Or, si, je pensais bien y aller comme cela. Je n’ai jamais apporté beaucoup de soin à mon aspect extérieur. Choisir des tenues, assortir des chaussures, vernir ses ongles, cela m’ennuie. Quand j’étais plus jeune, je me plaisais à dire que le naturel était la plus belle parure pour une femme. Et il est vrai que ma minceur et ma fraîcheur de l’époque faisaient tout à fait leur office en matière de séduction, en témoignaient les regards encourageants que me lançaient certains pères célibataires, ou non, en réunion parents – professeurs.
Aujourd’hui, quand je me regarde, je sais bien que cela ne suffit plus, j’évite alors de me regarder. J’aime à me dire que je suis une intellectuelle, et que quoique je fasse pour paraître belle aujourd’hui ne me rajeunira pas, alors autant jouer sur d’autres tableaux. J’ai passé l’âge des fioritures, et ne m’y étant jamais intéressée, je n’ai pas l’intention de m’y mettre maintenant.
Mon mari affirme qu’il m’aime comme je suis. Et je le crois. Peut-être ne me désire-t-il plus comme avant, mais je dois avouer que je n’éprouve plus non plus envers lui les ardeurs de nos 25 ans. Mais tant d’autres choses nous lient.

Je quitte donc Charlène avec la ferme intention de n’en faire qu’à ma tête en ce qui concerne ma tenue, et finis mes quelques courses avant de prendre le bus pour rentrer avec mon chargement. En montant dans le bus j’avise une jeune femme qui fait mine de me céder sa place assise. Je décline en la remerciant, avec un trait d’humour sur mon grand âge qui ne paraît tout de même pas si canonique.
Je me remets à penser à l’émission de ce soir. Ce roman c’est le rêve d’une vie, le travail de deux ans, je suis heureuse d’avoir l’opportunité d’en parler. Je pense que je vais être interrogée sur les auteurs qui m’ont inspirée, à qui je me ferai une joie de rendre hommage. Je sais que j’aurai des questions plus personnelles aussi. Ce roman, c’est un roman d’initiation, d’une jeune fille dans la vie moderne. J’imagine que les journalistes voudront y voir mon histoire, ou celle de ma fille. Mais cela ne m’angoisse pas trop, je répondrai avec franchise, ou esquiverai avec esprit.

En descendant du bus, je ne traverse pas tout de suite comme à mon habitude car le trottoir d’en face est en travaux. Je passe alors devant une boutique que je n’avais jamais vue et y jette un œil distrait. L’image que me reflète alors la vitrine me stoppe net. J’ai l’air grosse, fatiguée, terne. Je fais mémère.
Pour la première fois, je me demande ce que les gens vont penser de mon apparence. J’ai peur qu’ils me trouvent risible ou qu’ils me prennent en pitié. J’ai envie qu’ils se concentrent sur mon roman et sur mes paroles, pas sur ma déchéance physique. Et soudain j’entends déjà résonner les quolibets sur cette vieille femme qui, de toutes façons, ne doit plus avoir que l’écriture dans la vie. Et cela me révolte d’imaginer que l’on puisse réduire ma passion à un passe-temps ou un substitut pour mes vieux jours.

Je décide alors de rentrer dans la boutique, qui s’avère être une boutique de vêtements, pour trouver une solution afin d’améliorer mon apparence pour ce soir.
La vendeuse me présente une robe magnifique, que j’essaie aussitôt. Je trouve la robe élégante mais en me voyant ne suis pas convaincue. Voyant ma moue, la vendeuse me présente les chaussures assorties, replace mes cheveux, agrémente le tout d’un pendentif et me dit : « Avec un peu de maquillage, vous serez transformée ».
Et je vois alors dans le miroir, non pas une jeune femme, mais un aperçu de la femme que je pourrais encore être si je daignais m’occuper de moi.
Seulement, le prix de la robe est prohibitif. Je remercie la vendeuse, et ressors avec mes paquets de légumes, un sentiment d’impuissance pesant sur mes épaules.

Quelques mètres plus loin, prise d’une impulsion, je fais demi-tour. J’achète la robe.J’en prendrai grand soin ce soir, et la retournerai demain en prétextant que mon acquisition n’était pas au goût de mon mari.

Après le déjeuner et une petite sieste, je m’enferme près d’une heure dans la salle de bain pour me parer avant le départ. Patrick me fait remarquer que je suis magnifique. Je lui explique alors que je voulais paraître belle pour ce soir, mais que la robe n’est pas dans nos moyens et que je compte la rendre dès le lendemain matin.

L’émission est passée très vite, les questions n’étaient finalement que très superficielles. J’ai été complimentée sur ma tenue, mais au fond j’ai été déçue. J’aurais préféré que nous parlions plus du livre, et moins de moi.
Plusieurs lecteurs m’ont abordée ensuite pour une dédicace. Avant de retrouver Patrick, f’ai échangé quelques mots avec un homme charmant, d’une cinquantaine d’année, qui m’a laissé sa carte.

Après l’émission, nous avons passé une soirée romantique inoubliable avec mon mari, comme nous n’en avions pas eu depuis plusieurs années. Un dîner en tête à tête suivie d’une nuit où le sommeil n’avait que peu sa place. Patrick m’a confié qu’il était fier de moi, que de me voir ainsi célèbre me rendait irrésistible. Ou alors était-ce la robe…

Peu importe, le lendemain j’ai tenu ma promesse et me suis fait rembourser sans trop de difficultés mon achat.

Quelques jours plus tard, pour mes soixante ans, Patrick m’a offert la robe. Nous avons vécu une autre soirée mémorable, puis la tendre routine a repris le dessus.

Je me réveille, tout mon corps est douloureux, la tête surtout. Ma robe est sale et déchirée. Ai-je subi une agression ? Je ne me rappelle de rien. J’ai froid. Je suis dehors. La pluie se met à tomber et me fait reprendre conscience.

Je commence à me souvenir. Comme chaque matin, cela me revient peu à peu, doucement, douloureusement.
L’homme de la sortie de l’émission. Je suis retournée à Paris pour le voir. J’ai découché quelques fois. J’ai regretté et tout avoué. Patrick ne m’a pas pardonnée, nous nous sommes séparés. J’ai pris un petit studio, tenté de reconstruire ma vie. Mais j’étais anéantie, je savais plus qui j’étais ni qui je voulais être. Je n’ai plus jamais réussi à écrire.

 Alors je tends la main, ici, jour après jour, dans ma belle robe en lambeaux.

Posté par Melhao à 22:44 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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